Dans cet article, je vais vous montrer pourquoi la communication est importante et comment elle peut jouer sur l’évolution des douleurs d’un patient. Quand on traite des patients il faut savoir que chaque mot a son importance et à la capacité de modifier en bien ou en mal des comportements face à la douleur et influer sur la douleur en elle-même !

1) Comment les mots peuvent jouer sur la douleur

En général, on sait que la communication est importante lorsque l’on traite des patients, mais parfois, la manière dont peuvent agir les mots sur la douleur est mal comprise. Dans cette première partie, je vais vous présenter plusieurs études marquantes qui vont vous montrer comment les mots peuvent jouer sur les attentes du patient et comment celles-ci peuvent influer sur la douleur.

a) L’efficacité des anti-douleurs ne dépend pas uniquement du produit utilisé  [1]

Dans cette étude, les chercheurs ont chauffé la peau des participants avec un laser et leur ont demandé de noter la douleur, qui était de 66/100 en moyenne.

Ensuite, il y a eu 3 étapes :

  1. On leur a d’abord donné un antalgique(Rémifentanyl au moins 25 fois plus puissant que la morphine), en leur disant que c’est du sérum physiologique, la douleur est alors passée à 55/100.
  2. Puis on leur a donner le même antalgique mais en annonçant que c’était bien un antalgique et que c’était l’anesthésiste qui allait leur donner, et là, la douleur est passée à 39/100
  3. Pour finir, on leur a dit qu’on allait retirer l’antalgique et qu’on allait remettre du sérum physiologique, alors que l’on remet toujours le même antalgique, mais en leur disant qu’on va chercher à voir s’il y a une augmentation des douleurs, et là, on perd complètement l’effet antalgique avec une douleur qui revient à 64/100.

Infographie représentative :

On donne donc 3 fois le même traitement contre la même douleur, en l’annonçant de 3 manières différentes et on a 3 résultats différents. Cela prouve bien qu’en fonction des déclarations que l’on fait, on joue sur les attentes du patient et on façonne les résultats d’une intervention. Les attentes positives améliorent les résultats d’un traitement quand les attentes négatives les diminuent.

Cette expérience est très parlante et elle est confirmée par d’autres études.

b) Les attentes peuvent moduler la réponse douloureuse dans le temps  [2]

Les attentes peuvent créer un effet nocebo différé dans le temps. En effet, dans une étude ils ont donné une crème dite « hyperalgésique » à des participants (alors que la crème est une crème hydratante classique) et on a dit à un groupe que l’effet se ferait sentir au bout de 5 minutes et à un autre groupe qu’elle agirait au bout de 30 minutes. Puis ils ont plongé leur main dans l’eau froide 10 minutes après l’application et à 35 minutes après l’application, et on a mesuré la douleur par rapport à un premier essai sans utilisation de la crème. Dans le groupe à qui on a dit que l’effet apparaitrait au bout de 5 minutes ils ont eu plus mal qu’a leur premier essai, dès le premier test à 10 minutes et au second à 35 alors que dans le groupe 30 minutes la douleur n’a augmenté qu’au test à 35 minutes.

Cas pratique : Si vous traitez un patient pour des douleurs, et qu’en fin de séances vous lui dite qu’il va avoir mal dans la soirée, vous êtes sûrement entrain d’induire un effet nocebo sur le long terme. 

b) L’explication de ces processus [3]

L’étude que je viens de vous présenter peut vous sembler perturbante, et je vais donc vous expliquer dans cette partie la biochimie qui se cache derrière.

On a des études qui confirment ce que je vous ai expliqué précédemment, et qui nous montre que l’intensité perçue d’un stimulus douloureux après une attente négative augmente la douleur comparativement à l’absence d’attentes négatives, en augmentant l’anxiété anticipatoire de la douleur imminente.
Les suggestions verbales nocebo induisent une anxiété qui, à son tour, active deux voies biochimiques différentes et indépendantes : une facilitation cholécystokinergique de la douleur et l’activation de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien. A l’inverse, les suggestions verbales de diminution de la douleur activent les opioïdes endogènes, qui vont diminuer la douleur.
L’équilibre entre ces deux systèmes peut jouer un rôle clé dans l’évolution de nombreuses maladies et douleur, et peut représenter un point de vulnérabilité ou de force chez certains patients. Par exemple, des réponses nocebo élevées peuvent interférer négativement, alors que des réponses nocebo faibles peuvent interférer positivement à la fois sur l’évolution naturelle d’une maladie et sur la réponse à un traitement.
À partir de ces données, vous comprenez bien que les mots que vous utilisez avec vos patients vont jouer sur l’évolution des douleurs, l’intensité des douleurs de vos patients ainsi que sur les résultats de votre traitement.

d) Zoom sur l’interleukine 6 (IL-6) [4,5]

Et si je vous disais que la catastrophisation, pouvait jouer sur les taux de molécule inflammatoire, comme l’IL-6 qui est impliquée dans la douleur. En effet, on a une étude qui nous montre que la catastrophisation spécifique à une situation est associée à une réduction des seuils de la douleur et à une évaluation élevée de l’intensité de la douleur. De plus, des niveaux plus élevés de catastrophisme étaient liés à des augmentations plus importantes de l’IL-6 liées à la douleur. Cette étude est la  première étude démontrant un lien entre les processus cognitifs/émotionnels liés à la catastrophisation et les réponses inflammatoires à une stimulation douloureuse aiguë. Il faut noter, que les participants  de l’étude étaient au courant qu’il n’y avait pas de risque de lésion tissulaire, ce qui a pu diminuer la catastrophisation, on peut donc émettre l’hypothèse que dans le cas d’une douleur avec une lésion tissulaire réelle ou supposée, cela peut augmenter davantage la catastrophisation et les taux d’IL-6 que dans cette étude.

Exemple de l’entorse de cheville :

La réaction et le discours que vous tenez face à un patient avec une entorse, peu conditionner les taux d’IL-6.

Exemple n°1 :

Si vous tenez un discours alarmiste, en disant que « c’est une grosse entorse, que les ligaments sont surement très abîmés, que l’oedème est énorme et qu’il va empêcher une récupération rapide … ». Vous êtes sûrement en train d’augmenter les taux d’IL-6 et donc potentiellement augmenter la durée de l’inflammation et sa douleur .

Exemple n°2 :

Si vous tenez un discours rassurant, en expliquant « l’importance de la réponse inflammatoire, que c’est le début du processus de régénération… ». Vous êtes sûrement en train de diminuer les taux d’IL-6 et donc potentiellement de diminuer la durée de l’inflammation et sa douleur.

Les attentes sont associées aux résultats dans la prise en charge des douleurs musculo-squelettiques et constituent un facteur dont les kinésithérapeutes ne tiennent peut-être pas suffisamment compte, donc évaluez les attentes négatives et positives de vos patients.

2) Bien choisir ses mots

a) Les mots peuvent décider du traitement [6,7]

Une terminologie différente donnée pour la même affection influence les préférences de prise en charge et les résultats psychologiques chez les patients. En d’autres termes, certains mots que vous pouvez utiliser pour expliquer une même condition peut amener le patient à choisir une thérapie plutôt qu’une autre. Vous pouvez, par exemple, amener un patient vers la chirurgie avec les mauvais mots.

Et je vais prendre un exemple sur l’épaule pour illustrer ça !

Si on utilise le terme de bursite au lieu de déchirure de coiffe des rotateurs pour des douleurs liées à la coiffe des rotateurs, on diminue la perception du besoin de chirurgie, d’imagerie, de consultation d’un spécialiste, la perception de la gravité de la maladie et de la nécessité d’éviter le travail. On comprend donc l’importance du nom que l’on donne à une condition.

Par ailleurs, l’encouragement à rester actif et des informations positives sur le pronostic, diminue la perception de la nécessité d’une intervention chirurgicale, d’une imagerie, d’une injection, d’un deuxième avis ou de la consultation d’un spécialiste, la perception de la gravité de l’affection et des attentes en matière de récupération, par rapport à une
recommandation de traitement qui souligne la nécessité d’un traitement pour la récupération.

b) Un mot plusieurs interprétations [8]

On a vu que l’utilisation de certains termes va conditionner le traitement et avoir un impact sur les résultats d’un traitement, en modifiant les attentes du patient, les taux d’IL-6…  Mais il faut aussi savoir que, quand vous utilisez un terme qui peut sembler banal pour vous, il peut être compris d’une manière totalement différente par le patient à qui vous vous adressez.

Quelques exemples :

Aigu : Les professionnels de la santé utilisent le terme aiguë pour  qualifier une douleur d’apparition récente, mais les patients l’interprétaient comme un terme qui quantifie la gravité de la douleur.

Chronique : Pour les professionnels c’est un terme qui qualifie la durée de l’affection alors que pour  les patients, le terme « chronique » signifie que l’affection était très grave. Pour certains, cela suggère même que la douleur ne passerait pas.

Faiblesse musculaire : Pour certains patients elle peut signifier une incapacité de faire de l’exercice ou de bouger son corps, que « les muscles ne sont pas exercés et ne donnent pas un soutien adéquat. »

Instabilité :  Le plus souvent, il a été interprété comme signifiant que le dos pouvait  » lâcher » à tout moment.

Atteinte neurologique : Certains l’ont compris comme ayant un rapport avec les nerfs ou les terminaisons nerveuses et pour d’autres, cela avait un rapport avec la tête et le cerveau, pendant que d’autres pensaient à des risques de mort imminente.

Dans cette étude, peu de termes médicaux ont été compris et acceptés par les participants non professionnels de la manière dont ils ont été discutés et attendus par les professionnels de la santé. Des exemples de malentendus, de significations non comprises et de réactions émotionnelles négatives ont été trouvés. Donc attention aux mots que vous utilisez et n’hésitez pas à demander ce que vos patients comprennent des termes que vous utilisez avec eux.

c) Les mots ont leur importance [9]

Dans cette partie, je vais vous montrer comment modifier votre communication pour éviter les effets nocebo. En tant que kinésithérapeute, préparateur physique ou autre, nous travaillons avec des êtres humains qui sont constitués de muscles, de tissus conjonctifs, de tissus nerveux… Mais les mots que nous utilisons en thérapie peuvent avoir une profonde influence sur la façon dont les gens perçoivent leur corps et interprètent ce qu’ils vivent. Un terme tel que « disques dégénératifs » peut sembler léger et simple pour un clinicien, mais catastrophique pour un patient. Il faut donc avoir des mots qui renforcent ou qui rassurent plutôt que des mots qui affaiblissent.

Par exemple, la métaphore commune de la machine est souvent utilisée pour représenter les changements physiques en terme « d’usure ». Cela peut ne pas poser de problème aux cliniciens, mais pour de nombreux patients, une machine « usée » a besoin d’une réparation technique, et les choses ne feront qu’empirer si cette réparation technique n’est pas faite. C’est peut-être la raison pour laquelle tant de patients sont si désespérés et peuvent avoir des attentes importantes envers la chirurgie par exemple.

« La douleur est un habitat idéal pour l’épanouissement de l’inquiétude. »

Les mots que nous choisissons peuvent soit contenir la capacité de guérir, soit avoir le potentiel de causer des dommages dévastateurs et durables. Comme les drogues, les mots ont la capacité de modifier la façon dont une autre personne pense et se sent. Les mots sont capables de corrompre ou d’améliorer les pensées. Les mots peuvent générer de bonnes ou de mauvaises émotions et inciter à des actions qui peuvent conduire à un changement de comportement positif ou négatif. Il est donc suggéré au clinicien d’utiliser certains termes à la place d’autres pour limiter les peurs des patients.

Pour vous aider, vous avez ce tableau pour vous permettre de remplacer certains terme nocebo par des termes qui seront mieux perçus par vos patients et qui ne généreront pas cet effet nocebo.

d) Eviter l’effet nocebo [10-13]

Cette partie va compléter les précédentes en vous expliquant comment éviter encore un peu plus l’effet nocebo.

Une chose importante que vous pouvez faire, est de vous concentrer sur ce que vos patients sont capables de faire et éviter de vous focaliser sur ce qu’ils ne doivent pas faire, car, dans le cas contraire vous pouvez contribuer ou alimenter les croyances de peur-évitement du patient qui peuvent influencer négativement les résultats de la prise en charge.

Par ailleurs, il faut savoir qu’il est déconseillé  de donner des explications patho anatomiques aux patients, qui sont interprétés comme signifiant que le corps est vulnérable et nécessite une protection. Sachant que presque tous les participants déclarent recevoir des explications patho- anatomiques sur la cause de leur mal de dos, malgré les recommandations des lignes directrices qui le déconseillent.

Exemple : Pour une douleur lombaire, avec ou sans irradiation dans la jambe, avec une implication discale, on évite de montrer le modèle de la hernie discale qui gonfle en flexion…

 

 

 

On a une étude qui nous montre les termes qui peuvent être potentiellement dangereux et pourquoi, dans plusieurs domaines de santé telle que la kinésithérapie, l’ostéopathie, la chiropraxie…

Je vais seulement reprendre la partie sur les kinés mais vous avez la référence pour consulter les autres parties.

Je vais vous donner des exemples de messages positifs et négatifs dans le cas spécifique de la lombalgie (Acute low back pain: Beyond drug therapies, O’Sullivan P, LIN I) :

Zoom sur l’IRM :

  • Les IRM peuvent conduire à une plus grande utilisation des soins de santé (infiltrations, chirurgie…), mais sans amélioration des résultats.
  • Dans les recommandations, l’imagerie doit être utilisée uniquement si c’est spécifiquement indiquée.
  • La modification de la formulation des résultats d’IRM afin d’inclure un élément qui rassure a eu un effet positif important en comparaison avec une déclaration factuelle des résultats.
  • L’utilisation de l’IRM au lieu d’une radio multiplie par trois le risque de chirurgie, avec des résultats à un an, sans différence avec ceux qui n’en ont pas eu.

BIBLIOGRAPHIE

[1] Bingel U, Wanigasekera V, Wiech K, Ni Mhuircheartaigh R, Lee MC, Ploner M, et al. The effect of treatment expectation on drug efficacy: Imaging the analgesic benefit of the opioid remifentanil. Science Translational Medicine. 2011;3(70).

[2] Camerone EM, Battista S, Benedetti F, Carlino E, Sansone LG, Buzzatti L, et al. The temporal modulation of Nocebo Hyperalgesia in a model of sustained pain. Frontiers in Psychiatry. 2022;13.

[3] Benedetti F, Lanotte M, Lopiano L, Colloca L. When words are painful: Unraveling the mechanisms of the nocebo effect. Neuroscience. 2007;147(2):260–71.

[4] Edwards RR, Kronfli T, Haythornthwaite JA, Smith MT, McGuire L, Page GG. Association of catastrophizing with interleukin-6 responses to Acute Pain. Pain. 2008;140(1):135–44.

[5] Bialosky JE, Bishop MD, Cleland JA. Individual expectation: An overlooked, but pertinent, factor in the treatment of individuals experiencing musculoskeletal pain. Physical Therapy. 2010;90(9):1345–55.

[6] Nickel B, Barratt A, Copp T, Moynihan R, McCaffery K. Words DO MATTER: A systematic review on how different terminology for the same condition influences management preferences. BMJ Open. 2017;7(7).

[7] Zadro JR, O’Keeffe M, Ferreira GE, Traeger AC, Gamble AR, Page R, et al. Diagnostic labels and advice for rotator cuff disease influence perceived need for shoulder surgery: An online randomised experiment. Journal of Physiotherapy. 2022;68(4):269–76.

[8] Barker KL, Reid M, Lowe CJ. Divided by a lack of common language? – A qualitative study exploring the use of language by health professionals treating back pain. BMC Musculoskeletal Disorders. 2009;10(1).

[9] Stewart M, Loftus S. Sticks and stones: The impact of language in musculoskeletal rehabilitation. Journal of Orthopaedic & Sports Physical Therapy. 2018;48(7):519–22.

[10] Darlow B, Dowell A, Baxter GD, Mathieson F, Perry M, Dean S. The enduring impact of what clinicians say to people with low back pain. The Annals of Family Medicine. 2013;11(6):527–34.

[11] Hohenschurz-Schmidt D, Thomson OP, Rossettini G, Miciak M, Newell D, Roberts L, et al. Avoiding nocebo and other undesirable effects in chiropractic, osteopathy and physiotherapy: An invitation to reflect. Musculoskeletal Science and Practice. 2022;62:102677.

[12] Lin I, Rankin A, Wiles L, Waller R, Goucke R, Nagree Y, et al. Infographic. 11 best practice recommendations for care in musculoskeletal pain. British Journal of Sports Medicine. 2019;53(19):1250–.

[13] Rajasekaran S, Raja SD, Behera AK, Pushpa BT, Prasad SA, Kanna RM. The catastrophization effects of an MRI report on the patient and surgeon and the benefits of ‘clinical reporting’ – results from an RCT and blinded trials. Brain and Spine. 2021;1:100063.

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